Tout d’un coup, la lumière jaillit au bout du tunnel. Je sorti de cette torpeur dans laquelle je stagnais depuis je ne sais combien de temps, pour me retrouver dans un train qui entrait en gare.

Ce fut donc d’abord la lumière, ensuite le bruit que faisaient des gens qui montaient et descendaient qui me réveilla, puis celui sur le quai de ceux-là qui moins pressés mais plus bruyants, discutaient de marchandises et de prix avec les voyageurs.

D’où est ce que je venais, et où allais-je ? Je n’en avais aucune idée ; je me souviens seulement de cette sensation qui me saisit comme celle qu’on éprouve à la fin d’une longue apnée, alors que les poumons prêts à exploser, se remplissent d’air frais ; dans le même mouvement je me senti comme téléporté quelque part, et me retrouvai au milieu de personnes assises dans un train. Il y avait aussi le sifflet de cette locomotive qui quittant la station, acheva de me tirer de mon sommeil.

Debout à la fenêtre, je regardais tous ces bouquets de gens-là que le train venait de déposer sur le quai, se ramasser et avancer pour s’engouffrer dans le hall. Derrière ce bâtiment, on devinait un fourmillement au travers de la diaphanéité des hautes fenêtres de verre de la gare ; un magnifique bokeh produit par les phares des voitures sur les silhouettes dansantes des passagers fraichement débarqués.

Dans une vélocité progressive, le paysage devant moi commença à défiler pour s’étirer plus clair et plus varié. Le jour se levait et derrière moi j’abandonnais le silence de la longue nuit dans laquelle j’avais été plongé, et que l’aube dans cette gare de train avait déjà commencé à dissiper. Sur l’horizon, le soleil brillait d’un doux feu qui embrasait le firmament tout en synthétisait la verte herbe des collines en une magnifique photo de vie, animée par les courbes que décrivaient quelques arbres passant dans cette lucarne qui offrait un spectacle mouvant.

Quand après un moment je me rassis, un autre tableau se présenta à moi, un peu plus familier déjà celui-là ; c’était l’image presque figée des visages de ces voyageurs assis dans ce même wagon sur lesquels mes yeux se sont ouverts quand la lumière au bout du souterrain me fit reprendre connaissance.

A l’exception de quelques faciès, je crois que le décor qui s’offrait à moi, contrairement à celui changeant dans la fenêtre, restait pratiquement le même. Mais par-dessus tout, ce qui demeurait intact, en dépit des turbulences extérieures, c’est cette sensation d’eau vive qui coulait au plus profond de moi. Cette source d’eau pure qui dans mon tréfond déversait sur mes inquiétudes naissantes des gouttes d’apaisement. Le clapotis de ce ruissellement tel le murmure d’une naïade était une toute petite voix qui bruissait dans mon sein et que j’entendais mieux lorsque les paupières fermées je me détachais de toute la nuisance ambiante.

Parce que ces deux questions principales que sont : « d’où est ce que je viens ? », et « où est ce que je vais ? », à côté de la prépondérante : « Qui suis-je ? », cristallisaient ces tourments qui m’envahissaient progressivement, je décidai de me dégourdir les jambes, ou plutôt, m’éclaircir la tête, en me levant pour marcher vers l’avant du train.

La voiture de devant, la première classe, n’avait rien à voir avec la nôtre ; contrairement au plan-ouvert sur lequel se présentait notre fourgon, la première-classe était subdivisée en cabines individuelles dans lesquelles se prélassaient de petits groupes de voyageurs. C’étaient sans doute des familles, des personnes de même couleur visiblement, ou tout simplement des individus que des intérêts communs réunissaient là. Cela sautait aux yeux rien qu’à regarder leurs vêtements, ou à les entendre parler ; il y avait aussi leur attitude, mais plus que tout, c’est le menu qui leur était servi qui les distinguaient de nous ; oui, ils avaient droit à des repas qui leur étaient servi à même la cabine. Notre service de chambre à nous était assuré en revanche par les vendeurs ambulants à la criée sur les quais.

Alors que j’inspectais chacune de ces loges dont certaines n’avait que deux ou trois passagers là où elles auraient pu en accommoder une dizaine, je fus stoppé net par une sorte de majordome au moment où je me rapprochais de la locomotive ; je dis majordome à cause de son accoutrement, mais il aurait aussi bien pu être videur ; il était taillé comme une armoire à glace qui littéralement obstruait le passage : « Vous ne devez pas être ici monsieur » me dit -il. « Vous devez avoir une autorisation pour être ici ; retournez dans votre classe s’il vous plait » renchérit -il, alors qu’il me raccompagnait presque gentiment vers mon wagon. Je compris alors pourquoi en entrant j’ai dû pousser un peu fort, je crois même que sans le savoir, j’avais forcé la porte pour avoir accès à ce quartier tout près de la locomotive.

Moi qui croyais me changer les idées, juste en allant me promener vers l’avant de cette rame, je revins sur mes pas en deuxième classe la tête plus chargée que jamais. Assez perturbé par ce que je venais de vivre, je ne pouvais pas juste m’assoir et reprendre tranquillement ma place dans ce train, alors que dans mon cerveau les questions continuaient à s’amonceler. Peut-être qu’en marchant vers l’arrière du convoi, les sombres nuages de mon esprit se dissiperaient, tout au moins j’espérais pouvoir trouver de quoi donner du sens à tout ça.

En poussant la porte qui séparait notre voiture de la troisième classe, je ne senti aucune résistance, c’est comme si elle n’était pas fermée. Pour moi, ce signe d’invitation m’apaisa tout de suite, et me remis en confiance.

À peine avais-je franchi le seuil, qu’une odeur fétide qui flottait dans l’air m’accueilli. Il faisait jour dehors, mais cette partie du train était plongée dans la pénombre à cause de la suie qui avait noircie les fenêtres et qui laissaient à peine les rayons du soleil pénétrer cet endroit qui suait la misère. Cette exhalaison qui provenait du cocktail de la mauvaise hygiène corporelle des passagers avec celle organique de la nourriture qu’ils transportaient, alourdissait l’atmosphère de ce wagon.

Empilés presque les uns sur les autres, les hommes et les femmes avec leurs enfants se serraient sur des sièges trop étroits, quand ils n’étaient pas assis à même le sol. Avec ces enfants, ce serait sûre que des cierges, tout étroits fussent-ils, auraient donnés encore plus d’éclat à cet espace grâce à leurs visages angéliques, si ces chandelles dans les recoins de cette chambre noire avaient été installées. Oui, leurs grands yeux qui par réflexion amplifiaient la maigre et seule lueur qui leur venait de dehors, auraient dans une lumière plus vive, transformés leurs corps émaciés, en des silhouettes de cupidon. Et ce sourire troublant qu’ils vous offrent quand ils décident de vous sourire, entrouvre leurs âmes à l’insaisissable pureté dans laquelle ils semblaient baigner et qui vous force à l’humiliation, aussi grand que vous croyez être.

Pris d’une secousse soudaine, le train se mit à osciller tout à coup de gauche à droite. Un coup d’œil rapide jeter à dehors, je vis la rame qui serpentait dans une belle vallée comme autour d’un axe, pour au bout contourner un petit lac. Étrangement cette image me fit penser au serpent d’Esculape qui s’enroulant autour de la coupe d’Hygie, cherchait dans mon esprit à trouver un remède pour ces gens malade de pauvreté.

Les yeux ouverts sur ce monde donc, la réalité pour moi était aussi bien restreinte à tout ce que je pouvais voir dans ce train, comme tous ces visages et cet environnement statique, mais qui devenait plus général quand on contemplait le défilé des paysages sans cesse changeant de cet autre monde qu’on voyait passer à l’extérieur de la rame. Si j’ajoute à cela, le décor qui se plante soudainement et qui immobilise tout à chaque fois que le train entre en gare, et que les passagers montants et descendant sur le quai se mettent en scène dans des étreintes et embrassades aussi douloureuses pour les uns que joyeuses pour les autres, je dirai tout simplement que cette réalité en contraction et expansion permanente n’est qu’une vérité relative, et bien différente de celle que je vois quand mes yeux sont clos. 

Après avoir librement parcouru cette partie du train, je revins m’assoir sur mon siège, confus cette fois-ci plutôt que troublé. Et comme à chaque fois que le monde me pèse, je décidai de me retirer au fond de moi-même.

À peine avais-je fermé les yeux, que la petite voix à l’intérieur se fit entendre, indistinctement certes mais assez clair pour que je puisse percevoir ce : « ne t’inquiète pas, tout ira bien ». Je me laissai bercer par ce murmure d’eau douce, en glissant au plus profond de cette caverne, loin de la surface de ma conscience pour mieux écouter cette voix lénifiante si revigorante.

Quand je revins à moi, nous étions dans une autre station, et le même scénario des montées et descentes après les aurevoirs sur le quai avait repris. De nouveaux passagers avaient pris place autour de moi à côté d’anciens. Dans ce renouvellement sempiternel, je remarquai aussi durant le trajet, un va et viens un peu étrange, c’étaient les allées et venues d’un certain type de locataires de la première classe vers le wagon des pauvres. En me renseignant, j’appris que ces passagers de la luxurieuse voiture venaient très souvent donner de la nourriture à ceux de la troisième classe. En effet, ces pauvres voyageurs, trop dépourvus pour s’acheter de quoi à manger, se nourrissaient de la générosité de ceux-là qui en avaient en abondance. Moi qui au départ croyait en l’expression du grand-cœur de ces derniers, fut écœuré quand j’appris qu’il s’agissait des restes de ce qu’ils n’avaient pas fini. Un sentiment indescriptible me prit je ne sais trop pourquoi, qui me poussa à retourner à la queue de la rame, pour voir de mes propres yeux, comment se faisait cet échange entre ces voyageurs des deux extrêmes de ce convoi qui sans s’en soucier, poursuivait sa marche en avant.

Le spectacle auquel j’assistai était la chose la plus surréaliste qu’il m’a été donné de voir depuis mon réveil, et loin de m’imaginer que tout cela allait me conduire vers l’Éveil, la lumière dans mon esprit ce jour-là, se fit aussi resplendissante qu’indicible.

Ces replets pasteurs et religieux de tout acabit qui rendaient visite à ces miséreux voyageurs de la troisième classe, ne venaient en fait là sous le prétexte de leur faire la charité, que pour retrouver dans leurs regards sincères reflétant la quête honnête du salut de leurs pauvres âmes, ce bonheur profond que ces diseurs de bonnes aventures avaient perdu à force de rechercher mammon plutôt que Ra-Amon. Mais reconnaissant que le Tout-Puissant avec qui ils ont perdu tout contact réside et parle toujours à ces pauvres gens, Ils viennent à eux pour chercher Dieu, et en faisant des dons, pour lui demander pardon.

Certain de ces bonimenteurs, parce que trop corrompus par la matière et se croyant trop perdu pour mériter le purgatoire, ont décidé de faire de la faiblesse et de l’incrédulité de ces honnêtes gens leur fonds de commerce. Ils se présentent à eux comme des amplificateurs de cette petite voix qui plus que les mensonges qu’ils leur racontent, est la chose en laquelle ces petites gens croient réellement. Ces pasteurs, imams et autres, se présentent donc à eux comme des experts en interprétation de ces messages de Dieu qui en vérité sont délivrés à chaque homme sur Terre dans une langue qui est unique à chacun et à soi seul, et qui n’est ni en Grec ancien, ni en latin, encore moins en arabe, pour ne pas mentionner les hiéroglyphes ou le sanskrit.

Aussi sûr que le salut soit unique et individuel, la langue dans laquelle Dieu nous parle, est unique et personnelle à chacun d’entre nous. Dans le roc de nos cœurs il se grave, et son message se livre sein à chacune de nos âmes individuelles. Ainsi, quel que soit le mensonge qu’on peut lui raconter, si le cœur de l’homme reste pur, la vérité un jour le vient sortir de toute supercherie.

C’est de la parole vivante que s’émeut l’âme, et non de l’écriture morte des livres aussi saints fussent t’ils. C’est en nous que Dieu est vivant, aussi libre qu’il dwell en nous (comme s’est joliment dit en anglais), et pas au fond de livres où nous allons le chercher à chaque fois que nous avons besoin de lui, alors qu’il ne nous suffit que de fermer les yeux pour entendre sa petite voix puissante, toujours prête à nous guider.

Sur cette vérité profonde, mon âme s’éveilla, et les souvenirs de tous les voyages que j’ai effectué dans ce train, me revinrent, tous. Je me rappelai même toutes ces fois-là où comme ces pauvres gens, croyant aux mensonges que m’avaient raconté ces charlatans, je suis descendu dans certaines gares, les suivant pour seulement me rendre compte que je m’étais égaré. 

Embarqué cette fois-ci dans ce train pour la dernière fois, plus jamais personne ne me fera descendre dans une gare quelconque, ou vouloir me guider vers une certaine destination autre que la mienne. J’ai pour moi, cette petite voix qui désormais n’est plus vraiment petite, en cela que je l’entends désormais aussi clair que le bruit de cette grande et très haute chute d’eau qu’elle est devenue, qui me rafraîchit et en purifiant l’air que je respire, me guide vers ma destinée.

Jacques Faran K. / Texte original en Français

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