Côte d’Ivoire, Semaine IV

Il y a un temps pour tout, un temps pour toute chose sous les cieux…

Dans le temps de chaque chose, le plus important pour les hommes, c’est le rôle que tient chacun. Certains sont des acteurs, d’autres des spectateurs ; mais il y a aussi ceux-là dont le script n’est jamais écrit d’avance et qui improvisent par rapport aux jeux des autres. Ces pantomimes qui à eux seuls peuvent dans des monologues incarner même la foule, peuvent voler la vedette au plus talentueux jeune-premier. Parfois, ils se voient plutôt comme des héros tragiques qui viennent délivrer des populations d’un mal qui ravage leur vie ; ils meurt après coup ou disparaissent comme ils sont apparus.

Quel que soit notre position dans cette distribution où nous classe la vie, il est important de ne jamais oublier que sur cette scène, le jeu se passe en permanence entre mise en abyme et distanciation ; et c’est à nous et nous seul qu’il revient de trouver notre place pour jouer le mieux qu’on peut notre partition, en ne perdant jamais l’œil sur le conducteur de cette harmonie.

Un jour, il fera jour

Ils sont nombreux qui étaient là au début de la guerre en Côte d’Ivoire qui sont déjà parti ; plus nombreux encore sont ceux qui après que cette parenthèse se sera refermée (et elle se refermera), viendront. Pour toi qui es encore ici, et qui a encore une chance de voir la fin de ce que tu as vu commencer, à quoi ressemblera le récit que tu conteras à tes enfants et petits-enfants quand le mensonge, les violences et les assassinats après les obus et les fusils se seront tus ? Parce qu’un jour, il fera jour.

Dans le clair de ce jour nouveau, leur parleras tu de la comédie qui a eu lieu pendant quinze ans sur cette terre où les uns logés aux premières places ont bien ri de cet enfant aujourd’hui orphelin, quand avec la tête de son père ils ont joué au ballon pour marquer des buts en tirant des boulets de canons dans les poteaux sur lesquels pendait son corps ?

Ou, se sera plutôt le récit d’une tragédie où les autres, forcés de regarder les leurs se faire massacrer, ont encore à l’esprit les images de ces quinze années sanglantes et humiliantes qu’ils n’oublieront jamais s’ils arrivent à pardonner ?

Tous, nous serons les narrateurs de l’épique bravoure de ces mamans d’adjanou qu’on a mis à genoux pour avoir voulu simplement purifier l’air. Nous ne cesserons de parler de ces femmes vêtues de lin qu’on a mis KO, le kaolin à la main. Oui nous parlerons de tout ça, mais que dirons-nous de ce que nous avons fait pour que cesse le mensonge ? Que raconterons-nous à nos petit-enfants, des histoires pour les endormir, ou pour qu’on ne les surprenne plus dans leur sommeil, l’épopée de leur pays bien-aimé qu’ on aura chacun contribué à notre manière à libérer ?

Mieux vaut rire le dernier

La vie pour certains est aujourd’hui plus radieuse qu’ils n’auraient jamais pu l’imaginer, même dans leurs rêves les plus fous. Bâti sur les corps des martyrs de la république, ils se la coulent douce dans le sang des innocents qu’ils ont très tôt arrachés à l’affection de ceux-là auprès de qui ils étaient heureux.

Enfin, ils croient en l’existence des fantômes ; depuis que leurs consciences hantées par les cris d’hommes et de femmes qu’on égorge les empêchent de dormir, ils ont pris refuges dans des doses de plus en plus grande de somnifères, en attendant que le pardon qu’ils doivent demander officiellement à la nation les tire de leur misère.

Mais pour ceux qui semblent ne pas avoir de conscience et qui s’affichent ici et là faisant l’éloge de leur maitre à qui ils doivent de vivre aujourd’hui au pays des merveilles, qu’ils sachent qu’il y a un temps pour chaque chose sur terre. Il y a un temps pour rire, et il y a un temps pour pleurer.

Et dans le commerce du rire et des pleurs, il est toujours bon d’être celui qui à la fin, rie le dernier.

Une Chronique Hybride de Jacques Faran (Texte original en Français)

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